Kmerpad: Des serviettes hygiéniques lavables au cœur de l’innovation sociale au Cameroun

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Étant encore une jeune fille, Olivia Mvondo Boum II voulait déjà avoir un impact positif dans sa communauté. Pendant son temps libre, elle travaillait dans une association pour les personnes pauvres en France. Cet intérêt pour les actions sociales et humanitaires, qui a grandi au fil du temps, pousse Olivia à vouloir “faire quelque chose qui puisse avoir un impact sur la vie des femmes et des filles” de son pays d’origine, le Cameroun.

Avec trois autres Camerounais, elle va donc, en 2012, démarrer le projet Kmerpad. Une initiative qui vise à améliorer les conditions de vie et d’hygiène des filles et femmes Camerounaises, ceci à travers la confection des serviettes hygiéniques lavables et réutilisables FAM. Olivia et son équipe voyagent également à travers le Cameroun pour  sensibliser les filles et femmes  sur la gestion de l’hygiène menstruelle, à travers des ateliers et des campagnes de sensibilisation. Lauréate de plusieurs prix à l’international dont le prix spécial “La France s’engage au Sud” en 2015, l’organisation Kmerpad est l’une des structures innovantes qui œuvrent pour le développement social au Cameroun.

InsAfrika est allé à la rencontre d’Olivia Mvondo Boum II.

Pouvez-vous nous dire ce qui vous a motivé à lancer la structure Kmerpad ?

KmerPad est un projet qui a été mis en place par quatre amis, qui ont constaté qu’il y avait un certain nombre de difficultés que rencontraient la femme et la fille au Cameroun pendant la période de menstruation. Celles-ci n’avaient pas toujours accès à des protections suffisamment saines. Partant de cette observation, nous avons réfléchit à la possibilité d’en confectionner localement. C’est de là qu’est partie l’idée.

Comment avez-vous donc transformé l’idée que vous aviez dans votre esprit en un projet concret et viable ?

Tout a commencé juste par des messages que j’ai envoyés aux autres co-fondateurs. Quelques jours sont passés et je n’ai pas eu de réponse. Mais après j’ai reçu un long e-mail d’une des co-fondatrices. Ensuite, un autre m’a appelé, et nous sommes restés près de deux heures au téléphone pour discuter du projet. L’étape suivante a été une réunion à quatre, au cours de laquelle chacun a pu clairement exprimer ses attentes. C’était en 2011.

Nous avons mené une étude auprès des femmes et filles âgées de 10 à 40 ans. Cette étude nous a permis de nous lancer dans ce projet, parce que les résultats étaient plutôt satisfaisants. Beaucoup de femmes et filles étaient prêtes à réutiliser la serviette hygiénique. Mais ce n’est qu’en 2012 que nous avons reçu notre première subvention du ministère de l’intérieur français. C’est cela qui nous a permis de créer la structure et recruter nos premières couturières.

Des couturières confectionnent les serviettes dans l'atelier de Kmerpad
Des couturières confectionnent des serviettes dans l’atelier de Kmerpad
Quatre ans après le lancement du projet Kmerpad, pouvez-vous déjà voir les résultats de cette initiative dans votre communauté ?

Oui, complètement. En quatre ans nous avons réussi à avoir des partenariats assez solides pour nous faire savoir que les gens sont quand même très satisfaits du travail que nous réalisons. Nous travaillons avec ONU Femmes,  ça va faire bientôt  2 ans. Il y a quelques semaines, nous sommes allés à l’extrême-nord pour faire une distribution de serviettes hygiéniques avec un partenaire dans des camps de réfugiés et des villages des déplacés internes. Nous avons reçu quelques retours des focus groups, nous informant qu’il y avait une très grande satisfaction des femmes de pouvoir utiliser ce produit.

Aussi, Il y a quelques mois nous sommes allés au Lycée de  Ngoumou pour faire des sensibilisations. A l’issue de cela,  les lycéens ont décidé de créé un club Kmerpad, ce qui est vraiment encourageant pour nous.

Olivia Mvondo Boum éduque des jeunes filles refugiées à l'Extrême-Nord du Cameroun Credit: Compte Facebook de Kmerpad
Olivia Mvondo Boum éduque des jeunes filles refugiées à l’Extrême-Nord du Cameroun
Credit: Compte Facebook de Kmerpad
Quels obstacles avez-vous rencontré au début, et comment les avez-vous surmontés ?

L’un des principaux obstacles que nous ayons rencontré jusqu’ici est lié aux démarches administratives. Nous avons entrepris un certain nombre de demandes au niveau de l’Agence de la norme et de la qualité (ANOR) et n’avons toujours pas eu de réponse. Depuis déjà quelques temps, nous essayons de rencontrer la Ministre de la promotion de la femme et de la famille pour lui présenter tout ce qu’on a déjà eu à faire depuis notre création et lui proposer des axes communs de travail, mais le processus est long et complexe. Heureusement, nous avons comme ligne de conduite d’aller de l’avant. Nous avons décidé de continuer à progresser tout en suivant ce dossier-là dans le cas où il aboutirait.

D’après vous, quoi d’autre peut constituer un frein à la mise en place d’une structure comme Kmerpad au Cameroun.

Nous avons trouvé qu’il manque encore des plateformes  d’échanges entre les entrepreneurs qui connaissent une « success story » et les porteurs de projets. Il n’y a pas suffisamment de structures accompagnatrices. Nous avons fait pleins de choses parce que notre équipe était diversifiée. Il y avait quelqu’un en charge du marketing, une autre personne était scientifique, une personne faisait dans les finances, et une personne dans la qualité. Mais quand on est tout seul, comment ça se passe ? Nous n’avons  pas suffisamment d’incubateurs au Cameroun, qui peuvent accompagner les entrepreneurs de l’idée à la mise en place du projet.

Est-ce qu’il vous est arrivé de vous dire à un moment que vous ne pourriez jamais atteindre vos objectifs ? Si oui, comment avez-vous fait pour dépasser cette phase ?

Oui, évidemment. Le financement a constitué un gros problème pour nous, mais le soutien mutuel entre nous, les co-fondateurs, a été très important. Quand une personne a le moral bas, il y a toujours une autre personne qui va dire des encouragements pour le redynamiser. Nous avons également joué la carte de la transparence, c’est-à-dire donner l’information à tout le monde au même moment. Ainsi, lorsque nous rencontrons un problème et  que nous en faisons part à toute l’équipe,  chacun peut prendre des dispositions de son côté.

Il y a-t-il un trait de votre personnalité qui a constitué un frein à l’évolution de votre initiative ? Si oui, lequel ?

Au début quand on a commencé,  je courais. C’est toujours moi qui tirais chaque fois les autres co-fondateurs. Je me disais qu’ils n’étaient pas impliqués au même niveau que moi. Ça a été une faiblesse pour moi.

Olivia Mvondo Boum à l’atelier de travail de Kmerpad. Credit: femmeslumiere.com
Olivia Mvondo Boum à l’atelier de travail de Kmerpad.
Credit: femmeslumiere.com
Et est-ce que cette “faiblesse” a causé des conflits entre vous et vos co-fondateurs ?

Non pas du tout. Ce qui est vraiment formidable dans notre groupe, c’est qu’on parle beaucoup. Je crois vraiment que la communication est au cœur de tout. C’est cela qui nous a permis de ne pas être en conflit ouvert ou de ne pas avoir une quelconque animosité avec l’un ou l’autre des co-fondateurs.

Pensez-vous qu’il faille avoir un certain niveau d’études pour pouvoir lancer une structure telle que Kmerpad?

Je ne pense pas qu’il faille avoir fait un très haut niveau d’étude pour créer une telle structure. Je pense que le porteur du projet doit être motivé et lui-même croire d’une manière forte au projet qu’il souhaiterait voir naître. Aussi, qu’il arrive à intéresser les futurs partenaires. Après, il faudrait avoir l’humilité de déléguer. On ne peut pas tout faire, parce qu’à un moment donné on craque.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune camerounais qui envisage de lancer une structure comme Kmerpad ?

 Le conseil que je pourrai donner ce serait  de s’assurer qu’il soit motiver pour aller jusqu’au bout. Un autre conseil serait de s’armer d’une très grande patience. C’est extrêmement difficile. Si c’est quelqu’un qui a une compagne,  il devrait impliquer directement ou indirectement sa compagne dans le projet, parce qu’on  a vraiment  besoin d’être soutenu.

Pour finir, Où voyez-vous Kmerpad dans 5 ou 10 ans ?

Nous voyons une usine ici, dans la région du centre, et probablement dans d’autres régions du Cameroun.  Notre concept marche, mais nous  ne vendons pas encore comme on souhaiterait le faire. Il sera aussi question dans le futur  de construire des partenariats avec d’autres structures au niveau de l’Afrique centrale et de l’ouest.

 

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